Élodie Kornheiser
Je suis née à Cormeilles en 1976, j’ai grandi dans le Val d’Oise à Parmain. Chez mes parents, petite, je dessinais beaucoup, et j’ai réalisé à 7 ans mes premières sculptures avec la terre argileuse du jardin.
Mes parents sont tous deux artistes dans l’âme. Mon père doté d’un très bon coup de pinceau, peint des toiles à l’huile très figuratives. Il n’a pu poursuivre dans sa jeunesse sa vocation pour faire un métier lié aux arts graphiques. Sa mère qui s’inquiétait devant ce choix, le poussa à poursuivre des études d’électronique.
Ma mère malgré son travail très prenant de gestionnaire a pratiqué durant ses temps de loisir la peinture sur soie. Une fois libérée de ses activités professionnelles, elle s’est initiée au vitrail avec un maître verrier, a appris l’aquarelle, et maintenant peint à la tempera à l’œuf sur bois.
Elle est présidente de l’association de l’«Artistique de l’Isle-Adam» qui organise le salon d’automne au « Centre d’Art Jacques Henri Lartigue », mon père y participe, il s’occupe de la conception du catalogue et des affiches.
Baignée dans mon enfance par le récit des proches de mes parents, admiratifs devant leur travail, je rêvais déjà de devenir artiste professionnelle.
À l’école en primaire et au collège, ma moyenne en art plastique avoisinait toujours les 17 sur 20.
J’ai passé mon enfance près d’Auvers sur Oise et je voue une grande admiration pour Van Gogh. En CM2, j’ai réalisé une copie de l’Eglise d’Auvers au pastel gras et une peinture à l’huile des « Tournesols » que j’ai offerte à mon instituteur Monsieur Marie, qui déjà avait reconnu en moi une vocation future : artiste.
J’ai participé à ma première exposition amateur à l’age de 12 ans en exposant six dessins à l’aquarelle et pastel. J’ai vendu ma première œuvre à madame Duval, responsable des affaires culturelles à la mairie de Parmain dans le Val d’Oise. C’était pour moi un encouragement pour persévérer dans cette voie.
Contrainte de devoir continuer l’enseignement général jusqu’à l’age de seize ans, j’attendais avec impatience la fin de ces études pour me consacrer entièrement à des études d’art.
Après le collège, j’ai passé deux ans à l’ISAP Institut Supérieur d’Art et de Publicité où l’on m’a enseigné les différentes techniques d’expression artistique.
Parmi les différentes disciplines, je me suis sentie beaucoup plus attirée par la sculpture et le modèle vivant. Je décidai donc de quitter cette école avant le diplôme publicitaire et réussis à convaincre mes parents de me spécialiser dans la sculpture.
J’ai tout d’abord voulu rentrer chez les compagnons pour la taille de la pierre, mais cela était réservé uniquement aux garçons.
J’ai également voulu faire l’école Boulle, mais il fallait être bachelier.
J’ai donc entrepris d’entrer dans un atelier chez un maître sculpteur.
De fil en aiguille, en contactant l’atelier de Jean Marais à Vallauris, je suis parvenu à avoir les coordonnées de son maître.
Je suis parti à Vallauris et j’ai appris la taille directe de la pierre.
Ceci a été une révélation pour moi et j’y ai découvert ma voie :
La taille de la pierre, l’anatomie, et la recherche du beau.
Pétrus m’a enseigné son art et l’amour du métier par sa rigueur et son talent. Il a eu une bourse à la Fondation de France dans les années soixante-dix.
J’avais tous les jours mon propre modèle « Sophie » de 9 heures à 21 heures.
J’ai appris mon métier en appliquant les strictes lois de l’anatomie, bases traditionnelles chez les anciens. C’est pour moi la meilleure façon d’apprendre.
De retour chez mes parents, je me suis enfermée dans une grande ferveur et je me suis mise à sculpter en respectant l’enseignement de mon maître.
Pendant un an, j’ai préparé des expositions en taillant de la pierre de St Maximin dans l’Oise. J’ai fait une sélection de trois sculptures pour l’exposition de Parmain et j’ai obtenu le 1er prix. Au Salon d’Art de Gouvieux dans l’Oise, cinq de mes œuvres ont été sélectionnées et j’ai obtenu le prix de sculpture.
Pour m’encourager dans cette voie, la mairie de Parmain m’a commandé un monument de 700 kg pour son hall alors que je n’avais que 17 ans.
À 18 ans, j’ai pu travailler dans l’entreprise de mon père pendant les vacances. Ceci m’a permis de partir avec le sac à dos en Inde pendant 6 mois, d’y parcourir des milliers de kilomètres en passant par Delhi, Bombay, Madurai, Pondichéry et Calcutta et de découvrir les temples et les sculpteurs.
Ce voyage fut très enrichissant pour ma vie sociale et artistique bien qu’il ait été très éprouvant.
De retour en France, j’ai entrepris la réalisation du monument de Parmain, il ne fut inauguré que plusieurs mois après, en présence de mon maître Pétrus.
Il a créé une académie de sculpture à Paris et baptisé « Élodie Kornheiser ». sa promotion de 1995/96.
Il était temps pour moi de créer mon propre atelier : je l’ai réalisé grâce à une émission sur Canal+ « SOS campagne ». J’ai été sélectionnée parmi 37 candidats pour un atelier à Pailhares en Ardèche.
J’y ai passé trois ans avec des expos, des promesses de monuments non abouties à Annonay et St Agrève. Ce fut une période de galère : le froid, le manque d’argent pour se nourrir correctement (sauvée par les pâtes), bref une vraie vie d’artiste. J’y ai rencontré la solidarité : des gens m’ont donné à manger et du bois pour me chauffer. J’ai posé pour un sculpteur en échange de sacs de terre et pour la cuisson de mes pièces.
Un avocat de Lyon, Monsieur Bazy m’a beaucoup aidé en achetant plusieurs de mes sculptures.
Après ces trois ans, j’ai eu l’opportunité de partir à la Réunion. J’ai pris rapidement la décision de m’y rendre malgré les risques de ne pas pouvoir y travailler.
Des amis de mes parents y retournaient pour leur retraite. Ils m’ont proposé une place dans leur conteneur pour que j’emporte mes outils, mon compresseur et des blocs de pierre de l’Oise pour démarrer. Le temps de trouver ma propre case, je suis restée deux semaines hébergée chez eux.
Je réalise maintenant que cela faisait partie de ma destinée et que c’était le bon choix.
Je me suis rendue en bus dans un grand nombre de mairies avec mon press-book pour proposer mes prestations de sculpteur.
J’ai trouvé rapidement un emploi comme intervenant à l’ASCA (Association Sportive et Culturelle des Avirons) dans ma commune réunionnaise.
À la suite de mes démarches, Monsieur Jacques Técher, Maire de Cilaos m’a demandé de réaliser une maquette pour un monument représentant un porteur de chaise, patrimoine de la ville.
J’ai été sélectionnée parmi d’autres sculpteurs pour réaliser ce projet. Je l’ai baptisé le « Porteur de vie », il symbolisait ce que le porteur avait pu amener à la vie de Cilaos.
Il porte la planète dans la chaise, c’est grâce aux porteurs que la vie a pu se développer et que le village perdu dans la montagne est devenu un site touristique important à la Réunion. J’ai représenté tous les acteurs qui avaient participé à cette vie : la vigne, la pêche, la route (300 virages dans la montagne), une femme enceinte représentant la prospérité et le village proprement dit.
J’ai fait le choix de faire des symboles compréhensibles par la population de Cilaos de façon qu’elle se sente concernée, fière de ce monument et qu’elle y voit une reconnaissance pour les sacrifices et l’âpreté de la vie au temps des porteurs.
Leurs réactions unanimes à la vue de l’ouvrage terminé me confortent aujourd’hui dans le choix de faire une œuvre qui parle à la sensibilité des habitants de la ville de Cilaos.
À la Réunion, il n’y a que a que du basalte et de la lave. Pour obtenir une finesse dans l’exécution de la sculpture, j’ai fait le choix de faire ce monument en pierre serpentine du Zimbabwe.
Je suis donc partie en février 2000 pour l’Afrique, chercher la pierre directement dans les carrières. J’ai dû surmonter de nombreuses difficultés :
manque d’essence pour le transport à cause de la crise qui régnait avant les élections, jalousie des sculpteurs locaux qui subtilisaient les blocs susceptibles de m’intéresser, menaces de prison par des personnes peu scrupuleuses qui voulaient me faire payer des taxes imaginaires...
Il m’a fallu un mois et demi pour enfin ramener 5,2 tonnes de serpentine à la Réunion.
Plus d’un an a été nécessaire pour réaliser le monument. J’ai donné mon premier coup de massette en septembre 2000 et le dernier en septembre 2001, puis il a fallu une longue période de ponçage.
Entre temps la municipalité avait changé de tendance suite aux élections. Il y a eu un moment de flottement où le nouveau Maire ne voulait pas entendre parler de la sculpture ni se déplacer pour voir l’avancement des travaux, refusant en bloc les engagements de son prédécesseur.
Il a enfin été convaincu par son entourage de faire l’effort de venir voir sur place et a été tout de suite séduit par l’œuvre. Cela également me conforte dans l’objectif que je me suis fixé de faire des monuments déchiffrables par la population.
Le monument a été installé sur la place de la mairie et inauguré le 20 décembre 2001.
Sculpteur de pierre, sculpteur de rêve ; telle est ma vocation et je me sens investie du désir de créer et d’exporter un art représentatif de notre patrimoine à la façon de nos maîtres.
Après avoir réalisé des expositions, ouvert des ateliers et fait des interventions dans diverses écoles, je me trouve à un moment de mon évolution qui nécessite le soutien de personnes et d’organismes compétents en ce domaine.
Je suis consciente que pour s’accomplir, il faut avoir une reconnaissance dans le domaine public et dans le domaine international.
Comme je réside sur l’île de la Réunion, je suis restreinte dans mes possibilités d’exposition.
Le travail sur une œuvre monumentale m’a isolé dans mon atelier et a limité mes contacts avec le monde professionnel de l’art.
Je voudrais m’appuyer sur le sérieux et l’expérience de la Fondation de France qui a donné une bourse à mon maître Pétrus dans les années soixante-dix, et l’a aidé à devenir un sculpteur de renommée internationale.
J’ai reçu des propositions d’expositions dans des salons internationaux dont une en Asie. J’aimerais y participer grâce à la bourse Déclics et établir des relations professionnelles avec des collectionneurs et d’autres artistes. Ces relations sont vitales à mon évolution artistique.
Face au périple de dix années de pratique tenace, loin de pouvoir toujours manger à ma faim, j’ai réussi des projets ambitieux avec peu de moyen. Ils m’ont prouvé qu’il faut souvent provoquer la chance en allant la chercher. C’est au prix de nombreux sacrifices et de persévérance qu’il m’est possible aujourd’hui d’entrevoir des projets de plus en plus importants.
Ma volonté est de produire des œuvres inspirées de la tradition de nos maîtres et de représenter la continuité de notre héritage artistique.
